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Entretien
familier avec Robert Poulet :
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romancier
de l'invisible et moraliste sans illusion
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Un
certain Marcel Proust
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Quel jugement rétrospectif portez-vous sur votre carrière
de critique ?
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Je l'ai commencée en 1913. J'était alors étudiant
à la Faculté des Mines de l'université de Liège
et je donnais des petits articles à un journal qui s'appellait
"L'Etudiant libéral". Récemment, j'ai retrouvé
un de ces articles : il était consacré à un écrivain
alors complètement inconnu, et dont le livre m'avait paru à
la fois curieux et intéressant. J'avais donc écrit un
article ridicule, comme on en fait à cet âge là
mais dans lequel j'affirmais que c'était là un auteur
à suivre, car profondément original. Le livre s'appelait
"Du côté de chez Swann" et était dû
à un certain Marcel Proust. Ce n'était pas mal débuter,
pour un critique. Ensuite, la guerre est arrivée. Puis, j'ai
entamé une brève carrière de scénariste
et d'assistant-metteur en scène, au cours de laquelle je donnais
aussi des articles à des revues d'avant-garde. C'est ainsi que
ma carrière de critique s'est amorcée. Le jour où
je suis devenu un écrivain, je me suis rapidement aperçu
qu'on ne pouvais pas être que cela et j'ai donc choisi, dans le
journalisme - outre la rubrique politique, par devoir de conscience
- la critique littéraire, c'est-à-dire ce qui se rapproche
le plus du métier d'écrivain. Pendant la seconde guerre
mondiale, j'ai poursuivi assidûment cette activité, et
ce, non seulement dans les journaux belges. En prison, j'ai continué
à écrire. Je suis un être qui continuent volontiers
!... Après, je suis rentré en France et j'ai été
obligé, pour vivre, de poursuivre mon activité d'aristarque,
dont je vous dirai, au risque de vous surprendre, qu'elle m'assomme.
Mais on peut à la fois s'ennuyer et être honnête.
À partir du moment où l'on accepte de faire ce métier-là,
il faut le faire convenablement. Là, je puis constater avec satisfaction
que durant cette longue période, soit depuis près de septant
ans, je n'ai "raté" rien d'important, et que, d'autre
part, les découvertes que j'ai eu la chance de faire se sont
révélées presque toutes authentiques.
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En marge de votre uvre critique, vous avez composé une
uvre romanesque que vous qualifiez vous-même d' "itinéraire
du visible vers l'invisible".
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Oui. Le jour où je suis devenu romancier, c'est-à-dire
lors de la publication d' "Handji", j'ai compris que le roman
n'avait d'intérêt pour moi que s'il apportait une découverte
importante dans la distribution des sentiments et des idées à
l'intérieur de l'homme. Pour moi, tout s'est ordonné dans
mon esprit en fonction d'une image qui m'est apparue avec grande force
vers l'âge de douze ans, et qui était que le monde n'existe
pas. Cela signifie que nous sommes devant une vision de notre esprit,
occupés à rêver une aventure qui n'est pas tout-à-fait
réelle. Derrière cette aventure, il y a une autre vérité,
incomparablement supérieure, d'une autre nature. Pour moi, le
roman consiste donc à partir de la réalité apparente
pour essayer d'arriver à la "réalité réelle".
Dans tous mes romans, j'ai donc cherché des chemins pour aller
de l'une à l'autre, et chaque fois, en saisissant des occasions.
Dans "Handji", c'est la solitude passionnée. Dans "Les
Sources de la vie", c'est le contact avec l'humanité primitive.
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Une
espèce de suicide de l'humanité
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Dans "Préluse à l'Apocalypse", c'est le contact
avec la fin du monde ?
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En effet. Il s'agit de savoir comment le monde pourrait passer de la
sensibilité vulgaire, la plus plate (je l'ai, exprès,
placée aussi bas que possible) au sentiment de la dissolution
dans un autre univers. Il s'agit donc d'aller de ce qui semble être
à ce qui est réellement, par l'intermédiaire des
catastrophes. Dites-vous que ce livre a été écrit
en 1943, c'est-à-dire à une époque où personne
n'avait encore pleinement vu ce à quoi la sottise et la méchanceté
des hommes peuvent aboutir lorsqu'elles sont déchaînées.
L'idée d'une espèce de suicide de l'humanité pouvait
traverser l'esprit. Avant même la révélation décisive
de la bombe atomique. Aujourd'hui, nous avons de nouvelles raisons de
nous ancrer dans une telle conception...
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"Prélude à l'Apocalypse", c'était, en
quelque sorte, de la littérature fantastique ?
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Oui, mais je n'aime pas cette appellation car le fantastique consiste
à s'installer dans une réalité différente.
Or, moi, je ne m'y installe pas, je m'y dirige. Et, fatalement, je n'y
arrive pas. Pour autant que l'on puisse le dire soi-même, "Les
ténèbres" me semblent, à cet égard,
le plus caractéristique de mes romans. Je m'y suis fixé
pour tâche de partir de la vie pour arriver à la mort sans
que le lecteur ni le héros ne s'aperçoivent du passage.
Mais "Les Ténèbres" débouchent dans un
tunnel où l'obscurité se fait de plus en plus profonde.
C'est dire que je n'en ai pas atteint le bout. Je ne puis d'ailleurs
pas le découvrir, ce bout. Cela supposerait que j'aie des vues
sur un au-delà que j'ignore et que je n'appréhende - très
fermement - que par la foi religieuse.
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Précisement, l'aspect religieux est fondamental dans votre uvre.
Dans "Prélude à l'Apocalypse", on trouve d'ailleurs
plus d'une correspondance avec l' "Apocalypse" de Saint-Jean,
dont on rejoint même le texte, à la fin du roman.
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C'est parce que j'ai cherché des références dans
les connaissances que l'on peut avoir de l'apocalypse humaine. On trouve
très peu de ces éclaircissements dans la littérature
universelle. Le texte de Saint-Jean en est un mais c'est une référence
trompeuse et littérairement peu efficace car elle s'articule
sur des allusions devenues incompréhensibles. Cela étant,
je crois tout de même être parvenu à poser des jalons,
où un peu de cette réalité différente, que
l' "Apocalypse" de Saint-Jean paraît décrire,
s'insinue dans la réalité tout court, qui est obscurcie
aujourd'hui par le rationalisme, le raidissement et l'appauvrissement
de la pensée moderne.
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Un
pessimisme gai
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Vos essais sont sans doute plus connus que vos romans. Parmi ces essais
figure la fameuse trilogie "Contre l'amour", "Contre la
jeunesse" et "Contre la plèbe". Les titres de ces
pamphlets ont permis à vos détracteurs de vous taxer abusivement
de négativisme. Or il s'agit bien du contraire.
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Bien sûr. Il va de soi que ces "contre" sont, en réalité,
des "pour". En tant que moraliste, il s'agissait pour moi
de détruire ce qui est faux pour arriver à ce qui est
vrai. Si j'avais, par exemple, écrit un livre intitulé
"Pour l'amour conjugal", il est bien clair qu'il n'aurait
guère attiré l'attention des gens. Il fallait abattre
la muraille pour voir ce qui était derrière. Il en va
de même pour "Contre la jeunesse", qui est, en fait,
une apologie de la maturité, pour "Contre la plèbe",
qui se ramène à l'illustration et la défense de
la qualité humaine. C'est à cela que j'ai voulu arriver.
Je suis en train d'écrire actuellement un petit "Traité
de misanthropie bien tempérée". L'idée du
misanthrope qui explique comment il faut procéder pour être
méchant à bon escient; cela a l'air très négatif
mais je sais déjà que le dernier mot de ce livre sera
le mot "charité". Comme vous voyez, ce sera une fois
de plus un "contre" qui se transforme en "pour".
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Vous vous considérez vous-même comme un "pessimiste
gai". Qu'entendez-vous par là ?
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Il y a l'idée qu'on se fait de l'homme, de la nature humaine,
et puis, il y a l'idée qu'on se fait de la vie. Ce sont deux
choses différentes. La connaissance que j'ai des hommes se fonde
sur une expérience complète. Je crois qu'il n'y a pas
beaucoup d'écrivains qui aient eu l'occasion, comme je l'ai eue,
de vivre dans des milieux aussi différents. J'ai été
tour à tour paysan, ouvrier, soldat, prisonnier, forçat,
et j'ai parcouru le monde entier. Bref, je crois être parvenu
à savoir ce qu'est l'homme tel qu'il s'est présenté
au bout d'un certain développement de sa race et de son espèce.
J'ai résumé cela, un peu sommairement, en disant que "l'homme
est une sale bête". Au fond, il est presque impossible de
supporter sans agacement un autre être vivant, sauf sous le couvert
d'un miracle extraordinaire qui s'appelle l'amour véritable et
qui se confond, à des degrés divers, avec l'amour conjugal.
C'est un de mes étonnements et de mes éblouissements les
plus constants. Que l'extraordinaire égoïsme dont tout homme
est pétri puisse s'ouvrir, ne serait-ce que pour un seul être,
à côté de lui, c'est quelque chose de merveilleux.
Je dis parfois, en plaisantant, qu'il y a beaucoup de défauts
dans la création, mais que l'invention du mariage les compense
tous. Ma constation est aussi celle-ci : d'une part, l'homme est une
sale bête mais d'autre part il n'existe pas d'homme qui ne gagne
à être connu. C'est cela que j'appelle mon pessimisme.
En face de ça, il y a l'idée qu'on se fait de la vie.
Récemment, je me suis aperçu, avec une certaine satisfaction,
que parmi tous les livres que j'ai écrits, il y en a un bon tiers
qui finissent par le mot "vie". Cela m'a frappé. Mon
amour de la vie, l'extrême bonheur que j'éprouve chaque
matin à me retrouver plongé dans cette aventure, se sont
projetés, comme malgré moi, jusque dans mes ouvrages les
plus sombres. Il y a trois ans, j'ai été très gravement
malade. J'ai compris que ma substance physique en avait assez. Je puis
improviser le dialogue qui s'est alors engagé entre la carcasse
de Robert Poulet et Robert Poulet lui-même. La carcasse disait
: "Ça suffit, laisse-moi tranquille maintenant. Je suis
fatigué." Eh bien, Robert Poulet n'était pas d'accord
et répondait : "Mais non, pas du tout, c'est trop intéressant.
Il y a encore quelques découvertes à faire et quelques
joies à éprouver". C'est ainsi que j'ai fait l'effort
nécessaire pour franchir cet obstacle-là, après
beaucoup d'autres.
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Le
moment de bonheur de Céline
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Au cours de votre vie, vous avez eu la chance de rencontrer les plus
grands écrivains de ce siècle. Vous fûtes notamment
l'ami de Céline.
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Oui, je l'ai connu dès 1931, c'est-à-dire avant la révélation
du "Voyage au bout de la nuit". Le Céline de cette
époque était un personnage bien différent de celui
des dernières années de sa vie. Il était alors
joyeux, sarcastique, fort porté sur le jupon et très préoccupé
de ne pas gâcher sa carrière médical. Il avait aussi
un côté gandin. Certes, il ne s'habillait pas comme une
gravure de modes mais il surveillait sa toilette d'assez près.
L'athlète tiré à quatre épingles ne ressemble
évidemment en rien au fantôme dépenaillé
que j'ai vu revenir du Danemark quelques années plus tard. Que
voulez-vous : il avait peur. Le personnage de Céline était
la superposition d'une extrême audace d'imagination et d'une couardise
physique à peu près illimitée.
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Sauf en 1914, tout de même !
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Vous savez, tout le monde est courageux pendant deux ou trois jours.
Mais je ne veux pas diminuer les mérites guerriers de Céline,
que j'ai aimé vraiment plus que l'on aime un ami ordinaire, c'est-à-dire
avec une indulgence et une tendresse particulières. Je suis aussi
le seul de ses amis qu'il n'ait pas un jour insulté, fichu à
la porte et traité de tous les noms. Jamais il n'a osé.
Il savait que, s'il eût dit la moindre chose blessante, il ne
m'aurait jamais revu. Dans "Rigodon", roman posthume paru
en 1969, il y a quelques pages fielleuses, et d'ailleurs absurdes, à
mon égard. Elles ne m'ont évidemment pas fait plaisir.
Je les ai pardonnées à sa mémoire. Ce qui était
extraordinaire, c'était de le voir travailler. Je ne l'ai jamais
vu aussi heureux que lorsqu'il écrivait. Pourtant, ce genre de
bonheur faisait froid dans le dos. Voir Céline travailler, c'était
assister au supplice des cent mille plaies. Spectacle atroce. Il s'arrachait
les mots les uns après les autres comme si c'étaient des
morceaux de chair. Mais il était heureux... De temps en temps,
il me lisait la page qu'il avait écrite, et il avait alors son
moment de bonheur.
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Vous avez bien connu Montherlant également...
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Nous nous voyions de loin en loin, mais très volontiers, de 1935
jusqu'à la fin de sa vie. Nous avons dîné ensemble
quinze jours avant son suicide. Il m'a d'ailleurs, à ce moment-là,
laissé entendre quelles étaient ses intentions et m'a
dit des choses que je n'ai jamais écrites car cela aurait pu
déformer l'idée qu'il voulait laisser de lui et qui était
peut-être la vraie. Cependant, entre Montherlant et moi, ce n'était
pas une véritable amitié car il n'était l'ami de
personne. Plutôt une familiarité, un compagnonnage agréable,
qui n'a pas engagé mon cur comme ce fut le cas avec Céline,
Drieu La Rochelle ou Brasillach, qui furent, pour moi, de véritables
amis. Cela aussi, c'est un miracle.
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Propos
recueillis par
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Marc
Laudelout
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Le
Nouvel Europe-Magazine, n°
143, mai 1982
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